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Le "Grand style", selon Nietzsche

Olivier Meier, Professeur des Universités - LIPHA Paris Est

La proposition nietzschéenne (1) s’inscrit dans l’ordre de l’harmonisation, du bon dosage entre la négation de "ce qui est" et l'action à l'origine de la création artistique. Elle vise à créer les conditions d'intégration de forces opposées aussi éloignées soient elles pour mieux s'élever. Car pour se dépasser, il faut avoir des adversaires pour mieux les maîtriser et les exploiter au bénéfice de l'action.

Le grand style ou la maîtrise de soi est un "art de vivre" qui entend résoudre les contradictions logées au cœur même de la vie.Il est à la fois une façon de vivre et une manière de créer. Ces deux dimensions sont inséparables. Il consiste à  mettre en harmonie l'ensemble des forces réactives et actives, présentes dans nos vies, qui lorsqu'elles se détruisent, nous déchirent. Il convient donc de les intégrer et les combiner pour pouvoir vivre pleinement et agir avec intensité en accord avec la nature.

En effet, pour Nietzche, le réel doit se voir comme un tissu de forces contradictoires, à la fois:

- réactives (2) qui en s'opposant, diminuent la quantité de vie dans l'univers: le platonisme, le christianisme, le rationalisme, le positivisme...

- actives  (l'affirmation des instincts, l'imagination...) qui sont nécessaires à la création artistique (3).

Le "grand style" ou la grandeur, c'est de réconcilier ces forces antagonistes, en cherchant non pas à les opposer mais à les harmoniser dans la clarté et la simplicité (4).
 
La grandeur consiste en effet  à accepter les adversaires vigoureux, les oppositions (les inimitiés) pour mieux les dépasser (4) ("contraindre son chaos à devenir ordre...[...]...C'est la grand ambition"). "Supposez qu'un homme vive autant dans l'amour des arts plastiques ou de la musique, qu'il est entraîné par l'esprit de la science...[...] Il ne lui reste qu’à faire de lui-même un édifice de culture si vaste qu’il soit possible à ces deux puissances d’y habiter [...]" (F. Nietzche, 1878,  Humain trop humain

Il s'agit donc de sortir de la pensée contrainte et des comportements timorés, pour produire de la puissance (intensité) et de l'élégance (beauté/grâce), à travers par exemple, la musique, la peinture ou la danse. L'Art est en effet ce qui exprime la vie et constitue un moyen d'y parvenir (5). En ce sens, l’Art ne doit pas être tourné vers les étoiles et le rêve, mais au contraire s'inscrire dans notre monde et ses réalités.  Il révèle le fond de l'être, le "tragique de l'existence". Il présente la vie elle-même au-delà des représentations, en combinant compréhension logique et intuition immédiate, avec invention et raffinement. Un exemple de "grand style"probant peut être recherché dans l'art grec (statues antiques) ou l'art classique du XVII ème siècle (oeuvres de Corneille) fondé sur le calme, la sérénité et la maîtrise de soi.

Le grand style est donc une démarche humaine qui vise notamment à travers l'Art, à rechercher la mesure, l'équilibre et l'harmonie (symétrie) avec sensibilité et bon goût. Il vise à lutter contre l'excès de conceptualisation (abstraction, intelligence rationnelle) et  les risques des passions contradictoires (sentimentalisme outrancier), pour ainsi échapper au déchirement intérieur. Ainsi, l'Art est ce qui nous permet de combattre les concepts douteux (désirs de vérité) et les passions tristes (le chaos) qui traduisent une peur de la vie. L'homme sensible ou théorique est faible, contrairement au véritable artiste qui par son interprétation et sa création va stimuler la vie au lieu de la figer. Il met l'homme à la hauteur de ce qu'il doit être.

Il y a donc chez l'individu, un point d'honneur à maîtriser les contradictions et les oppositions (sources de chaos), en prenant de la "hauteur". Le grand style doit faire preuve de simplicité,  d'esthétisme et de légèreté, en privilégiant le "geste libre et pur" (les arbres taillés avec des figures mathématiques) où les formes sont harmonieuses et ordonnancées aux "gestes coincés et timorés", aux émotions sentimentales. Alors que le génie classique symbolise la puissance et la sérénité, le héros romantique se présente à l'inverse comme un être  inquiet, déchiré et affaibli par ses passions intérieures (6).

Ainsi se surmonter soi-même, comme volonté de puissance, ne doit pas passer par des idéaux /valeurs extérieurs à la vie (bonté, bienveillance, pardon...), mais par un grand style, une "grande architecture" attachée à la vie, dans laquelle les forces vitales, actives (l'imagination, la création...) mais aussi réactives (la morale, la raison...) au lieu de se contrarier, sont maîtrisées, harmonisées et hiérarchisées (7).

Oeuvres de Friedrich Nietzsche:
* Le Gai Savoir, trad. Vialatte, Paris, nrf, Gallimard, 9e éd., 1950, (Gai Savoir)
* Ainsi parlait Zarathoustra, trad. Geneviève Bianquis, Paris, Aubier, 1968, (Zarathoustra)
* Par-delà le Bien et le Mal, trad. Geneviève Bianquis, Paris, Aubier, 1963, (Par-delà)
* La Généalogie de la Morale, trad. Henri Albert, Paris, Mercure de France, 1964, (Généalogie)
* Le Crépuscule des idoles, précédé de Le Cas Wagner, Nietzsche contre Wagner et suivi de L’Antéchrist, trad., Henri Albert, Paris, Mercure de France, 1952, (Crépuscule, Antéchrist)
* Ecce Homo, trad. Alexandre Vialatte, Paris, nrf, Gallimard, 9e éd., 1942, (Ecce Homo)
* La Volonté de puissance, trad. Geneviève Bianquis, Paris, nrf, Gallimard, 1.1, 29e éd., 1947, t. II, 25e éd., 1948, (Vol. Puis.)

Autre source:
Meier O., "Nietzche ou l'éternel retour", Sense Making, 2020. Meier O.,
"Les ateliers Recherche ASAP", Observatoire ASAP/Chaire ENA-ENSCI


Olivier Meier
Professeur des Universités
Université Paris Est Sup - LIPHA
Observatoire ASAP - Chaire Innovation Publique (*)

(1) Par certains aspects, on trouve, comme disciples de F. Nietzche, des auteurs comme Michel Foucault ou Gilles Deleuze. En 1966, M. Foucault et G. Deleuze vont ainsi participer à la publication de l'édition française des œuvres complètes de Friedrich Nietzsche. La même année, Michel Foucault publie Les Mots et les Choses, dans lequel il fait référence à Friedrich Nietzsche et à son concept de mort de Dieu.

(2) La réaction, les forces réactives consistent à se positionner contre "ce qui est".

(3) Pour Friedrich Nietzche, la meilleure représentation de ce que sont les forces actives correspond à l’Art. En effet, l’artiste est tendu vers la création pour poser sur son œuvre les valeurs qui sont les siennes, sans qu’il soit contraint de démontrer la véracité de son ouvrage.

(4) Comme le mentionne F. Nietzche dans son ouvrage Ainsi parlait Zarathoustra , l’homme a besoin pour vivre de gérer des forces contradictoires même les plus réactives, négatives (jalousie, haine, cupidité) c'est-à-dire  "ce qu’il y a de pire en lui s’il veut parvenir à ce qu’il a de meilleur" (nécessité, pour avancer, d'intégrer l'inimitié, à savoir l'ensemble des forces, aussi différentes soient elles).

(5) L'Art n’a pas besoin de se justifier, ni de prétendre avoir raison. Il est un mouvement inspirant qui favorise le dépassement. Il ne reproduit rien, ne représente rien, et surtout pas cette appa­rence qui a réussi, la vérité de l’Être comme immobilisation, stabilisation, sus­pension du mouvement.
* "La mission suprême de l'art consiste à libérer nos regards des terreurs obsédantes de la nuit, à nous guérir des douleurs convulsives que nous causent nos actes volontaires."
* "L'art et rien que l'art, nous avons l'art pour ne point mourir de la vérité".


(6) Le "Grand style" amène à la grande santé en créant les conditions d'une dynamique vitale, à l'inverse du déchirement des passions qui épuise.

(7) L'artiste se présente comme le modèle du « surhomme », celui qui fait de sa vie une œuvre d'art, qui maîtrise en lui les forces du chaos sans les ignorer.



Note 

* Dans le cadre de la chaire ENA-ENSCI-Polytechnique-Sciences Po Paris sur l’innovation Publique, un observatoire dédié à l’impact des transformations sociétales sur l’action publique a été créé en 2019. Les transformations étudiées concernent aussi bien les questions relatives au numérique, à la mondialisation, au développement économique, écologique ou social. L’observatoire ASAP vise par conséquent à favoriser les échanges entre disciplines, collecter et structurer des données issues du monde académique et scientifique, comprendre l’impact des actions et politiques menées en matière de transformations sociétales. L'Observatoire a également pour mission de valoriser par la communication (éditions et publications) les actions conduites ainsi que leurs évaluations.